Un jour, j’irai là-bas


Il fait un froid épouvantable et cette machine qui ne veut pas s’arrêter de ronronner comme un vieux chalutier, je boirai bien volontiers une bière, sûrement une Leffe.
Un tir.
Au loin. Entre mes six plaques de taule blindée, je suis écrasé au sol, happé par les entrailles de la Terre et la Terre, ici, n’a rien de comparable.
Harry-James c’est mon nom, la mémoire de mon vieux.
Le débarquement et ses 17 ans fêtés au fond du maquis.
C’est pas plus mal comme ça, car si ce grand blond un peu hâbleur, Harry-James de Pocatello - Idaho - ne s’était pointé, mon père n’aurait jamais connu ma mère.
Alors, bien sûr, mes frères et moi, on était les pro-amerlocs de Saint-Martin.
Je suis né sur cette île plantée dans l’océan.
Pas loin de la plage. Là où le vent rend fou.
Nous avons grandi face à l’Atlantique et les yeux posés sur l’horizon, aussi loin que mes souvenirs m’emmènent,
je disais toujours à Jerry : « Tu verras, un jour, j’irai là-bas » et il me répondait, il n’y a rien là-bas.
Juste l’eau et la mort.
Tu sais Jerry, depuis ce temps-là, j’y pense et j’y repense mais il n’y a rien à faire, si tu as peur de la mort, personne ne se souviendra de ton nom.
La détonation m’écrase le sternum.
C’est un tir d’essai, j’en suis sûr.
Les généraux s’emmerdent la nuit.
 L’acouphène me guette.
Et j’aime mieux ce bruit d’abeille dans mes oreilles après une nuit de folie dans les bas-fonds de Caracas à danser la salsa.
Mon père, dès que la Centrale a ouvert, a embauché.
C’était pas vraiment fait pour lui mais quand on a six gosses, on n’a pas vraiment le choix dans la donne.
Tous les jeudis, j’allais me faire couper les tifs au salon de la caserne : salon réservé aux détenus et aux enfants de gardiens.
 A un franc la coupe, je pouvais y aller à gogo et voir Babyfoot, Cassoulet et Franky. Mes potes étaient des criminels, j’avais sept ans et je leur apportais des chocolats de chez la mère Gapeau.
J’étais au cinéma.